En illustration de notre album photos du dimanche 13 Mai (voir dans colonne de droite)

En furetant ici et là, il m'arrive de trouver quelque texte purement inconnu. Ainsi, il y a déjà quelques temps, lors de recherches qui n'avaient aucun rapport avec le Salon des Poètes, si ce n'est la littérature, j'ai découvert le tome III de la Vie Littéraire écrit par Monsieur Anatole France (1844/1924) et édité à l'époque chez Messieurs Calmann-Lévy éditeurs. J'en ai extrait ce passage :


HROTSWITHA AUX MARIONNETTES.
J'en ai déjà  fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M. Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les taillent; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à  faire les poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie. Considérez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur nature est conforme à  leur destinée, qu'elles sont parfaites sans effort.
J'ai vu, certain soir, sur un grand théâtre, une dame de beaucoup de talent et tout à  fait respectable qui, habillée en reine et récitant des vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hélène et des célestes Gémeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite à  ce signe qu'elle n'était pas la fille de Léda. C'est pourquoi elle avait beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir était gâté. Avec les marionnettes, on n'a jamais à  craindre un semblable malaise. Elles sont faites à  l'image des filles du rêve. Et puis elles ont mille autres qualités que je ne saurais exprimer tant elles sont subtiles, mais que je goûte avec délices. Tenez, ce que je vais dire est à  peu près inintelligible; je le dirai tout de même parce que cela répond à  une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent à  des hiéroglyphes égyptiens, c'est-à -dire à  quelque chose de mystérieux, et de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en caractères sacrés sur les murailles d'un temple. Enfin, je vénère leur divine innocence et je suis bien sûr que, si le vieil Eschyle, qui était très mystique, revenait sur la terre et visitait la France à  l'occasion de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragédies par la troupe de M. Signoret.
J'avais à  coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter, qu'un autre ne les dirait pas, et je soupçonne fort que ma folie est unique. Les marionnettes répondent exactement à  l'idée que je me fais du théâtre, et je confesse que cette idée est particulière. Je voudrais qu'une représentation dramatique rappelât en quelque chose, pour rester véritablement un jeu, les boîtes de Nuremberg, les arches de Noé et les tableaux à  horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naïves fussent des symboles, qu'une magie animât ces formes simples et que ce fût enfin des joujoux enchantés. Ce goût semble bizarre; pourtant, il faut considérer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien.
Les marionnettes nous ont donné dernièrement une comédie qui fut écrite au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe, à  Gandersheim, par une jeune religieuse nommée Hrotswitha, c'est-à -dire la Rose blanche, ou plutôt la Voix claire, car les savants hésitent, et le vieux saxon ne se lit pas très facilement, ce dont vous me voyez désolé.
En ce temps-là  la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté que coups de lance et d'épée. On bâtissait des églises très sombres, décorées de figures épouvantables et touchantes comme en font les petits enfants quand ils s'efforcent de représenter des hommes et des animaux. Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils mettaient des anges dont les mains étaient plus grosses que le corps parce qu'il est très difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit espace, et ces mains n'en étaient pas moins quelque chose de merveilleux. Aussi devaient-ils être satisfaits, ces bons imagiers, en contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait à  rien et faisait penser à tout.
Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la sculpture romane, ce fut avec les enluminures féroces, pleines de diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connaître de la beauté des arts. Mais elle lisait Térence et Virgile dans sa cellule, et elle avait l'âme douce, riante et pure. Elle composait des poèmes qui rappellent quelque peu ces anges dont les mains étaient plus grandes que les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide, d'innocent, et d'heureux.
C'était, pour ces femmes enfermées dans un monastère, un grand amusement que de jouer la comédie. Les représentations dramatiques étaient fréquentes dans les couvents de filles nobles et lettrées. Ni décors ni costumes. Seulement des fausses barbes pour représenter les hommes. Hrotswitha composa des comédies qu'elle jouait sans doute avec ses soeurs; et ces pièces, écrites dans un latin un peu mièvre et court, assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosités dont puisse s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux ombres du passé.
C'était une honnête créature, que Hrotswitha; attachée à  son état, ne concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre objet, en écrivant des comédies, que de célébrer les louanges de la chasteté. Mais elle n'ignorait aucun des périls que courait dans le monde sa vertu préférée, et son théâtre nous montre la pureté des vierges exposées à  toutes les offenses. Les légendes pieuses qui lui servaient de thème fournissaient à  cet égard une riche matière. On sait quels assauts durent soutenir les Agnès, les Barbe, les Catherine et toutes ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la virginité la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait pas de dévoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le païen Dulcitius prêt à  se jeter comme un lion dévorant sur trois vierges chrétiennes dont il est indistinctement épris. Par bonheur, il se précipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre où elles sont renfermées. Ses sens s'égarent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe à  travers les fentes de la porte et décrit à  ses compagnes la scène dont elle est témoin.
"Tantôt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein, tantôt il embrasse des chaudrons et des poèles à  frire et leur donne d'amoureux baisers... Déjà  son visage, ses mains, ses vêtements sont tellement salis et noircis qu'il ressemble tout à  fait à  un Ethiopien."
C'est là  sans doute une peinture des passions que les religieuses de Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha donne au désir un visage plus tragique. Son drame de Callimaque est plein, dans sa sécheresse gothique, des troubles d'un amour plus puissant que la mort. Le héros de la tragédie, Callimaque, aime avec violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames d'Ephèse. Drusiana est chrétienne: prête à  succomber, elle demande au Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on l'a ensevelie. Il va la nuit, dans le cimetière; il ouvre le cercueil, il écarte le linceul. Il dit:
-Comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé! Toujours tu as contredit mes voeux.
Puis, arrachant la morte à  son lit de repos, il la presse dans ses bras en poussant un horrible cri de triomphe:
-Maintenant elle est en mon pouvoir!
Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il n'en avait pas moins donné aux vierges de Gandersheim un effroyable exemple du délire des sens et des troubles de l'âme. Les religieuses du temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurément leur pureté sous la garde de l'ignorance: deux des pieuses comédies de leur soeur Hrotswitha les transportaient en imagination dans les cloîtres du vice. Je veux parler de Panuphtius et de cet Abraham dont les marionnettes de la rue Vivienne nous ont donné deux représentations. On voit, dans l'un et l'autre de ces drames tirés de l'hagiographie orientale, un saint homme qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au bien.
C'était assez l'usage des bons moines d'Egypte et de Syrie, qui devançaient ainsi de plusieurs siècles les prédications du bienheureux Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la poétesse saxonne est un bon copte du nom de Paphnuti, que M. Amélineau, de qui nous nous entretiendrons bientôt, connaît intimement. Quant à  saint Abraham, c'est un anachorète de Syrie dont la vie a été écrite en syriaque par saint Ephrem.
Etant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frère mourut, laissant une fille d'une grande beauté, nommée Marie. Abraham, assuré que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nièce, fit bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait par une petite fenêtre qu'il avait percée.
Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant que le saint homme Abraham méditait sur les saintes Ecritures, induisit en péché la jeune fille, qui se dit ensuite:
-Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à  Dieu, que j'aille dans un pays où je ne sois connue de personne.
Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on croit être Edesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de Syrie.
Cependant le saint homme Abraham était plongé dans une méditation profonde. Sa nièce était déjà  partie depuis plusieurs jours quand, ouvrant sa petite fenêtre, il demanda:
-Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si bien?
Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria:
-Un loup cruel a enlevé ma brebis!
Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de ses amis d'aller à  la ville pour reconnaître exactement ce qui en était. Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une très mauvaise vie. A cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête, afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à l'hôtelier en feignant de sourire:
-Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je pas la voir?
L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta dans un costume qui, selon la propre expression de saint Ephrem, suffisait à  révéler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pénétré de douleur. Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie était, ce jour-là , d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard, qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tiré son chapeau, ne la tournait nullement à  la joie. L'hôtelier lui faisait honte d'une si méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais elle dit en soupirant:
-Plût à  Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
Le saint homme Abraham s'efforça de prendre le langage d'un cavalier comme il en avait pris l'habit:
-Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour partager ton amour.
Mais, quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre et, levant son chapeau, il dit en pleurant:
-Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham qui vous ai tenu lieu de père?
Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à  la pénitence. Surtout craignant de la désespérer, il lui répétait sans cesse:
-Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!
Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à  retourner auprès de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui fit entendre qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on n'en pût sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même, moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais encore en établit exactement la chronologie. Marie pécha avec le faux moine et s'engagea dans une hôtellerie d'Edesse en l'an 358. Elle fut ramenée dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement après une vie pleine de mérites en 370. Ce sont là  des dates précises. Les Grecs célèbrent le 29 d'octobre la fête de sainte Marie la Recluse. Cette fête est marquée dans le Martyrologe romain au 16 de mars.
Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer le triomphe final de la chasteté, a fait une comédie pleine à  la fois de naïveté et d'audace, de barbarie et de subtilité, et que pouvaient seules représenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et les marionnettes de la rue Vivienne.

 

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