Nous avons lu, lors de l'article du 12 juillet qui leur est consacré, que Oscar-Venceslas de Lubicz-Milosz et Louis Cattiaux furent les auteurs de telles oeuvres. Madame Jean Bach-Sisley, fondatrice du Salon des Poètes de Lyon (Emile Albert...?... étant le fondateur de l'Association) a elle aussi écrit de la prose poétique.

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Je suis en possession d'une édition originale de son livre Vitres et Vitraux dédicacée de sa main à Marcel Rivière (futur grand Resistant et journaliste du Progrès) en 1927 :

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Et j'en ai donc extrait quelques textes :

L'étang dans la carrière

"A mon amie, le grand sculpteur J.Bardey"

La mer est proche, mais on ne la voit pas ; on entend seulement sa claire confidence des jours de grand ciel limpide, et l'on perçoit l'odeur chaude de son repos.

La carrière abandonnée est un cirque allongé au fond duquel dort un large étang. Les assises rocheuses hautes et lisses tombent à pic dans l'eau si bleue qu'on dirait un immense saphir dans une monture fruste.

Pas une ride, pas un souffle sur la surface immobile.

Rouge, gris, vert, jaune, blanc ou pailleté de mica le rocher brûle sous le soleil, s'effrite meurt en menues parcelles dans l'onde recueillie, attentive et profonde.

Sur les cimes, les pins fument sous l'ardeur estivale, laissant couler leur sang âcre, éclater leurs fruits odorants ; l'âme des fleurs s'exaspère, l'arôme des cystes rôde et s'étire dans l'air embrasé, le grand soleil visite la carrière et plonge son dard au fond de l'étang solitaire. Comme un rayon d'amour au fond d'un oeil fasciné, il l'éclabousse d'or.

L'oeil, immense et bleu, est largement ouvert et ne voit rien, il est clair et ne reflète rien ; il ne connaît que le rayon qui le pénètre et la chaude odeur de la mer au repos.

Au bord du lac 

Le lac entre les coteaux boisés vibrait comme une strophe ; saphir liquide dans une coupe de bronze vert griffée par le soleil aux ongles d'or.

Le train courait le long de la berge, et tous nous regardions le lac, les collines molles, et le ciel resplendissant, nous disant que toute la Beauté était là, et que rien n'est plus grand que ta splendeur, Nature, et ton immuabilité.

Dans la portière s'encadrait un couple. Elle fixait au loin ses yeux profonds : l'eau brillante s'y reflétait, le soleil y dansait, mais elle ne voyait rien, car ses yeux étaient pleins de larmes .

Quand elle était entrée dans le wagon silencieux, surchauffé, j'avais pensé : "la pauvre créature !" Le front bas sous les cheveux rares, la robe usée, elle était sans charme, et sa jeunesse même paraissait pleine d'années. Lui, irradié de force, semblait couronné de rêve. Sans doute, ce rêve allait-il à cette belle étrangère qui, sous les dentelles, tout à l'heure, au quai de départ lui avait souri.

Aventure facilement devinée : le ménage modeste va passer quelques jours , longtemps attendus dans la station à la mode ; une idylle se noue, banale, entre la baigneuse riche, désoeuvrée et perverse, et le beau mâle ébloui, pris de vertige devant le luxe soudain révélé, les séductions insoupçonnées de l'élégance.

Puis la douleur de l'autre , l'humble, la laide qui aime, et sent qu'elle ne peut lutter ; douleur qui se contient, s'amasse dans l'âme et tout à coup, se cristallise dès l'ébranlement du train.

Oui cela sans doute, ou autre chose, mais sûrement l'écroulement d'un bonheur.

Les larmes coulaient, coulaient silencieuses. Il voulut l'attirer dans ses bras, elle le repoussa. Dominatrice la main virile s'abattit sur la poitrine qui palpitait , et saisit le sein libre sous la blouse flottante. Domptée par la brutale caresse, déjà reconquise dans sa chair, elle laissa les sanglots monter, révéler toute sa peine immense, le corps tremblait de souffrance et de désir, les mots de reproche et de passion jaillissaient pressés, dans un idiome inconnu ; et sa douleur sauvage lui faisaient une beauté. Alors, je sus, Nature, qu'il est quelque chose de plus grand que toi : le coeur qui souffre, et que plus profondes, plus mystérieuses que le lac sous le soleil d'été sont les larmes sous l'ardent Amour.

L'idéal

Sur le dur chemin de ma vie, une grande fleur blanche a poussé. A son calice j'ai mis mes lèvres, et ma bouche garde une saveur de miel. De ce miel, je me nourrirai désormais sur le chemin de la vie.

Sur l'aride chemin de la vie, une source fraîche a jailli. Dans son onde, j'ai lavé mon front, souillé de la poussière des routes, j'ai baigné mes paupières rougies par les veilles et par les larmes. La fraîcheur divine de la source rend l'air léger sur l'âpre chemin de la vie.

Sur l'obscur chemin de ma vie, une étoile brillante a lui. Son rayon a frappé mes yeux, las de se pencher vers le sol, et je m'en vais dans la lumière sur le chemin noir de la vie.

bachsisley